Une des conséquences les plus fondamentales de la révolution numérique (et sans doute une des moins évoquées), c’est qu’avec le numérique les fichiers que nous enregistrons avec nos nouveaux jouets ne sont plus qu’une approximation du résultat final… La photographie numérique reste virtuelle tant qu’elle n’est pas imprimée sous une forme ou sous une autre. Avant je travaillais quasi exclusivement en inversible, et ce que j’attendais d’un tirage c’était qu’il soit le plus fidèle possible à ma diapositive (compte tenu des limites induites par la technologie propre au tirage argentique et elles sont nombreuses). La diapositive c’était ma photographie et je jugeais de la qualité de sa reproduction en la confrontant avec l’épreuve imprimée ou le tirage argentique qui en avait été réalisé. A l’inverse le fichier raw enregistré sur ma carte mémoire n’est qu’une image en devenir dont l’aspect sera radicalement différent selon le logiciel que je vais utiliser (et la façon dont je vais l’utiliser) pour en faire une photographie. Et cette photographie, tant qu’elle n’est reproduite que sur mon écran d’ordinateur, n’est qu’un fantôme fugitif susceptible d’être modifié à tout instant. En un sens on rejoint le peintre dont la toile ne sera finie que lorsqu’elle sera vendue. La comparaison a cependant ses limites car contrairement au peintre, je pourrai le lendemain ou dans 10 ans, reprendre mon fichier raw et créer une image identique (à supposer que les procédés d’impression n’aient pas connus trop de bouleversement dans l’intervalle) ou totalement différente selon mon humeur. Ca ne veut pas dire pour autant que les ingénieurs qui conçoivent les appareils numériques sont des faignants qui n’ont pas fini leur boulot, par opposition à l’argentique qui serait le lieu et l’instant d’une reproduction photographique idéale, absolue et définitive. C’est simplement qu’en argentique les sorciers de Kodak, Fuji ou Agfa (pour les plus anciens) touillaient dans leurs chaudrons une mixture qui supposait qu’ils aient fait à notre place toute une série de choix qui sont aujourd’hui devenus nôtres. En même temps et parce que les services marketing ne sont pas fous, tous les appareils modernes produisent des fichiers dans un format fini, le jpeg, où la maîtrise de ces choix est dévolue à l’appareil en fonction des décisions opérées conjointement par le service marketing et par les ingénieurs qui l’ont conçu. Le jpeg permet de retravailler dans une moindre mesure son image, mais il ne s’agit alors que de modifier, en essayant de limiter les dégâts, l’image délivrée par l’appareil. L’image affichée à l’écran n’est encore que virtuelle mais, à supposer que l’espace couleur de son écran recouvre à l’identique l’espace couleur du fichier Jpeg, on peut admettre, au moins intellectuellement, que l’on est en présence d’une relation au tirage comparable à celle de la diapo, visualisée sur une table lumineuse à 5000 °K et non plus sur un écran, qui pourra donner lieu à un tirage plus clair ou plus sombre. Mais travailler en jpeg, quand on est professionnel, ça me semble quand même faire preuve d’une sacré résistance au passage au numérique. D’une semaine pour les plus doués à un mois pour les plus résistants me semblent des délais raisonnable pour maîtriser suffisamment un des derawtiseurs du marché pour délivrer au client des images largement supérieures à ce qu’elles auraient été en réalisant sa prise de vue en JPEG et ce, sans pénaliser son flux de travail.