La photographie née au 19ème siècle, et qui avait alors remplacé la peinture en tant que copie de la réalité, va connaître au cours du XXième siècle divers rebondissements. C’est surtout ce souci de remise en cause qui fait de la photographie une discipline en constante mutation. Ce que le titre de cet ouvrage appelle "la photographie contemporaine" tient compte de cette évolution et de son incursion dans le champ de l’art. La photographie, en dehors de son aspect documentaire, est devenue une discipline artistique au même titre que la peinture, car elle réfléchit sur elle-même et se pose en tant que création pure, c’est-à-dire de l’esprit.

A travers quelques photographes plasticiens - et non des moindres - les deux auteurs de cet ouvrage nous ouvrent la porte vers un essai de synthèse des tendances de ce nouvel art contemporain situé entre document et fiction. La subjectivité de chacun des artistes évoqués exalte la fiction, la "cuisine photographique" liée aussi aux techniques nouvelles confère au médium une valeur ajoutée et pousse les créateurs à devenir des concepteurs d’images. "La photographie c’est l’art", désormais !

Les travaux noir et blanc de Bernard Plossu pourraient être considérés comme une bonne introduction en la matière puisque celui-ci "invente" une nouvelle forme de réalisme en introduisant le senti - ce que le psychanalyste Serge Tisseron appelle "l’image - sensation" - c’est-à-dire la part d’émotion dans la représentation visuelle. Les images "floues" de Plossu produisent un sentiment de sensualité, de mouvement, de fluidité qu’on n’avait pas jusque là dans l’instantané photographique.

Désormais, la barrière du réalisme est levée et nombre d’artistes vont pouvoir mélanger sur la surface d’inscription de l’image toutes sortes d’expressions artistiques : dessin, peinture, écriture, numérisation d’autres oeuvres, grattages en tous genres comme au bon vieux temps du surréalisme, etc... La photographie devient un art de la surface où seul le fort potentiel expressif compte. Les surfaces d’ailleurs deviennent plus ou moins grandes, petites pour Plossu, énormes pour Andreas Gursky.

On se souviendra de cette phrase de Susan Sontag : "Plutôt que de reproduire le réel, la photographie le recycle, c’est un des processus clés des sociétés modernes". L’attention est aussi prêtée à la présentation des oeuvres en même temps qu’à leur contenu, nature de la surface, grandeur, positionnement de l’oeuvre dans l’espace, etc. L’oeuvre photographique devient à son tour - noblesse oblige de se référer au "tout-puissant monde pictural" du passé - "un formidable support fantasmatique" (page 55 et voir les travaux de Joël-Peter Witkins pages suivantes). Toutes les disciplines - peinture, écriture, sculpture, se mêlent pour produire l’oeuvre finale : témoins les travaux des sculpteurs William Wegman et Sandy Skoglund et aussi du peintre Georges Rousse (p.96)

Dans ce "réaménagement du réel" selon peut-être cette référence au fils photographe du peintre Matta - Gordon Matta - Clark - la photographie surprend par la richesse de ses inspirations. En mêlant et en recyclant d’autres moyens d’expression plastiques, la photographie offre à voir divers paysages enfouis dans l’inconscient humain. Leur révélation spirituelle (au sens du révélateur qui fait apparaître l’image) associé aux techniques de représentation les plus modernes fait que l’essence même de l’acte photographique rejoint les préoccupations du moi en même temps que sa volonté de s’inspirer du réel existant. Le vide semble ainsi comblé entre la plate copie d’un monde familier et son interprétation subjective.